Selim Mouzannar, ou l'intelligence de l'optimisme

PORTRAIT

Les créations du joaillier sont exposées dans les plus grands magasins internationaux comme Bergdorf Goodman à Manhattan, le Bon Marché à Paris et Harrods et Netaporter à Londres, pour ne citer que ceux-là. Portrait d’un citoyen totalement engagé, complexe et déroutant, et qui a fait de la non-violence son credo.

 

Michel HAJJI GEORGIOU | OLJ                                                                                   18/03/2019

 

« Il n’y a pas de génie sans un grain de folie », disait Aristote. Et ce n’est pas Sélim Mouzannar qui le détromperait.

Au contraire, le joaillier, désormais de renommée internationale, semble détourner la réflexion jusqu’au point où elle deviendrait éthérée, inessentielle, parfaitement zen. Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si l’une de ses signatures personnelles, pour amuser la galerie, est la Sirasana, posture sur la tête pratiquée par les yogis, dans une sorte de pied de nez au temps qui passe, à la pesanteur du monde, à la vanité de l’inéluctable défaite.

Car le génie de Sélim Mouzannar, c’est bien de transfigurer sa folie créatrice en un maelstrom d’optimisme, d’humilité et de clarté, où l’ego et le drame existentiel n’ont d’autre choix que celui de se dissoudre dans la facétie, la bonne humeur, le rire. Si bien que ces vers extraits du poème de Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, viennent immanquablement à l’esprit lorsqu’il s’agit de parler de l’homme: « Je m’en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte. Vivre, intensément, et sucer toute la moelle de la vie. Mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie pour ne pas découvrir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu. »

Mais il ne faut pas s’y tromper : derrière l’image du farfadet, de l’enfant mi-acrobate, mi-clown ou de l’artiste bobo aux allures brouillonnes et tête-en-l’air se cache un self-made-man, un perfectionniste constamment aux prises avec les démons de l’anxiété, qui n’est pas sans évoquer par certains aspects Reynolds Woodcock, le couturier campé par Daniel Day-Lewis dans le film Phantom Thread de Paul Thomas Anderson (2017) – l’austérité en moins.

 

Premiers apprentissages
Né à Beyrouth en 1963 dans la lignée d’une famille de joailliers fournisseurs de l’Empire ottoman depuis le XIXe siècle, Sélim Mouzannar reconnaît que l’héritage professionnel a beaucoup pesé dans sa décision de devenir orfèvre. Aussi, c’est en culottes courtes qu’il fait son apprentissage dans le magasin de son père Jacques, lequel, discipline oblige, n’hésite pas par exemple à le priver d’une partie de ses vacances pour qu’il soit coursier au souk des bijoutiers du centre-ville de la capitale. « J’ai encore l’odeur de tous ses souks dans les narines. Après coup, lorsqu’ils ont été détruits, je me suis rendu compte, non sans orgueil, que j’avais eu le privilège de connaître ça par rapport aux amis de mon âge », raconte-t-il.

L’établissement de son père est pour l’enfant le lieu de toutes les révélations. Il y découvre intuitivement, avec le regard d’un gamin, le pays dans toute sa beauté et sa complexité. C’est aussi à travers son père, un partisan de Raymond Eddé, que Sélim Mouzannar, bien qu’issu d’une famille qui porte toujours les stigmates des persécutions de 1860 à Damas, découvre l’autre et la tolérance. « Quand j’étais petit, il m’emmenait dans des husseiniyés pour écouter des prêches de grands imams comme Moussa Sadr, notamment du côté de Nabaa. Toutes ces expériences m’ont permis de côtoyer tout le Liban, dans l’échoppe de mon père et ses alentours, et d’y voir plus clair, de ne pas avoir peur de l’autre. Il y avait quelque chose de sincère dans cette cacophonie », confie-t-il.

 

L’irruption de la violence
Mais l’univers de l’enfance se brise pour Sélim Mouzannar, lorsque la guerre civile éclate en 1975. Il a 12 ans. Après son expérience du vivre-ensemble, l’irruption de la violence pratiquée par les belligérants de part et d’autre le marque à tout jamais. Des premières années de la guerre, il garde deux images en particulier. La première est celle d’une bombe reçue dans le jardin de sa maison à Achrafieh en 1976. « C’était un obus de 82 mm, avec le fracas, les vitres brisées, les éclats… J’ai dormi sous le lit durant deux semaines après. Ces sons, au fur et à mesure qu’ils revenaient par la suite, réveillaient les mêmes souvenirs terribles », dit-il. La seconde est celle du corps d’un Palestinien de Tall el-Zaatar, traîné par des voitures. « Ce genre d’actes m’a poussé à rejeter tout genre de milices, surtout en milieu chrétien », avoue-t-il.

L’adolescent rebelle n’entend pas suivre, dans un premier temps, les pas de ses ancêtres sur le plan professionnel. Il rêve en effet d’être journaliste. Mais la vision d’un père anxieux à la tête d’une famille de quatre enfants le place face à ses responsabilités. Aussi décide-t-il de quitter le Liban en 1981 pour suivre un cursus scientifique en minéralogie et faire des études de gemmologie à Paris et Anvers, puis effectue un stage à New York, suite à quoi il reçoit une offre d’emploi chez Robert Moawad, en Arabie saoudite, où il devient responsable du laboratoire d’expertise des pierres et de la production de l’atelier. L’occasion pour lui de « beaucoup apprendre à travers les pierres, des plus rares à celles qui le sont moins ». Des années de formation aussi au niveau de la stratégie d’entreprise et de la communication.

Durant ses douze ans d’expatriation loin du feu des canons, Sélim Mouzannar va rouler sa bosse aux quatre coins du globe, entre la France et les États-Unis, mais aussi la Thaïlande et la Birmanie, où il mène la vie des chercheurs de pierres, notamment sur les mines de rubis de Païlin, dans la province de Battambang, à la frontière avec le Cambodge. C’est là qu’il est pris en otage, en 1989, par les Khmers rouges, durant vingt-quatre heures. Fuyant la violence dans son pays, le joaillier la retrouve sur son chemin, ce qui n’est pas sans renforcer sa conviction profonde d’être un apôtre de la non-violence.

De retour à Beyrouth en 1993, il n’arrive pas à s’entendre avec son père sur la stratégie à adopter pour reprendre la maison familiale et décide de tenter sa propre expérience en solo, en mettant en pratique tout ce qu’il a appris à l’étranger. C’est le début d’un rendez-vous avec l’excellence et le succès.

 

(Pour mémoire : Selim Mouzannar galvanisé par le collier « Amal »)

Un bijoutier engagé
S’il a mis son génie et son attachement à la nature et à la vie au service de la beauté, qui vibre dans chacune de ses créations, Sélim Mouzannar ne fait pas partie de ces artistes misanthropes qui vivent dans leur réalité, coupés du monde. Ses différents face-à-face avec la violence ont renforcé en lui la conviction qu’il devait faire de la promotion de la non-violence son credo. Aussi s’est-il engagé en citoyen depuis la fin des années 90 au service de la liberté et de l’indépendance de son pays, souvent pour les grands principes soutenus par son beau-frère Chibli Mallat ou son ami Samir Frangié, sans jamais se préoccuper des petites querelles politiques et partisanes.

Fin 2004, lors d’un dîner à Faraya, il défie par exemple l’occupant syrien et son appareil sécuritaire en installant sur la façade de sa maison des calicots hostiles à la prorogation du mandat Lahoud et réclamant l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU. Comme beaucoup de ses concitoyens, il s’engage dans la dynamique souverainiste qui va mener à la révolution du Cèdre. Dans la nuit cruciale du 27 au 28 février 2005, il fait partie, avec son épouse Raya, de la petite poignée de Libanais qui passent la nuit place de la Liberté pour protester contre le cabinet Karamé, en dépit des menaces du pouvoir de faire investir la place par les forces de l’ordre.

Le 14 mars 2005, il prend part à l’énorme manifestation pacifique au centre-ville pour défendre des principes en lesquels il croit dur comme fer : l’édification de l’État, la souveraineté et le monopole de la violence légitime, mais toujours dans le rejet de l’identitarisme, du nationalisme et de la violence. « Le 14 mars 2005 était une journée qui était le fruit de multiples énergies. Le tournant dans la révolution a été la nuit du 27 février. L’État policier a eu peur. Il n’a pu tenir ses promesses de briser la dynamique. Le 14 mars, c’est l’aboutissement de toutes ces énergies positives contre la brutalité du régime syrien », dit-il, non sans réitérer son appui à la révolution pacifique du peuple syrien et son rejet de toutes les dictatures et de tous les totalitarismes, d’est en ouest. « L’utopie, c’est de dire que le 14 Mars dans ce qu’il représente symboliquement est fini. Il est impossible d’ôter ces principes à des populations qui sont encore assoiffées de liberté. Ceux qui pensent qu’après de tels événements, il est possible de rétablir le statu quo ante se trompent », ajoute-t-il, non sans adopter une attitude critique vis-à-vis des forces politiques qui forment ce mouvement.

Place-t-il son activité professionnelle sous le label de la résistance culturelle, chère au père Sélim Abou ?

« Sans doute, inconsciemment, lorsqu’on lutte au sein d’une société où de grandes forces veulent nous mener à la déchéance et à la violence, répond Sélim Mouzannar. Cette pulsion de vie dans mon travail vise à répondre à cet étouffement. Les forces du mal ne peuvent pas s’éterniser. Mais il y a beaucoup comme moi dans ce pays qui veulent de la cohérence dans les discours et les alliances politiques, qu’il n’y ait plus de mini-État dans l’État, parce que c’est un phénomène contre nature et que la présence d’un pouvoir central améliorerait certainement le niveau de vie des Libanais. Je lutterai aussi toujours contre la violence, quelle qu’en soit sa source. »

 

L’authenticité avant tout
Au-delà de sa passion pour les pierres précieuses et de son engagement au service de ses principes et de son pays, mais aussi pour la lecture et la musique, c’est auprès de la nature que Sélim Mouzannar se ressource. Mais sa préférence va naturellement à son espace de référence, la Méditerranée – et surtout les îles grecques, entre lesquelles il navigue sur son dinghy lorsqu’il devient vital d’évacuer toute la pression accumulée au travail. « En apprenant beaucoup à travers mon métier sur les civilisations qui ont gouverné notre région, j’ai été curieux de me rapprocher du noyau de la civilisation, la Grèce, avec sa nature extraordinaire et ses centaines d’îles perdues au centre de la Méditerranée. Parfois, je nage seul au fin fond d’un coin. Je me transpose dans l’Antiquité. J’ai l’impression d’être un Athénien ou un Spartiate, avec une formidable envie de liberté », confie-t-il.

En dépit de son succès planétaire, l’enfant terrible d’Achrafieh a su garder les pieds sur terre, sans jamais se prendre au sérieux, sans la moindre once d’intérêt pour le matérialisme, cultivant un goût immodéré pour la joie de vivre et un sens peu commun de la générosité. Il a su rester simple et spontané. « Bien sûr, cela me fait plaisir que des stars se parent avec mes bijoux. Mais ma raison me rappelle que c’est le moment présent qui compte, la vie. Il y a aussi la pression, celle de toujours faire mieux et de rester authentique. Je n’oublie jamais que c’est grâce aux gens qui me côtoient et qui travaillent avec moi que je dois mon succès. Ils sont le noyau de la reconnaissance qui est accordée aujourd’hui à mon travail », dit-il.

Mais la plus grande vertu que lui prêtent ses proches est sa faculté de s’adapter à toutes les situations difficiles, avec l’intelligence du cœur, celle de l’optimisme : « Karl Popper (philosophe et épistémologue autrichien, NDLR) disait que l’optimisme est un devoir moral. Je pensais que c’était naïf. Mais, réflexion faite, mieux vaut être un optimiste bête qu’un pessimiste intelligent. »

 

Pour mémoire

Mouzannar x Zeineh : rencontre sur les toits de Beyrouth

« Flowers for Lucy », le collier hommage de Sélim Mouzannar

Quand Sélim Mouzannar fait briller Emma Stone

S'identifier

Déjà client enregistré?

Invaild email address.

6 or more characters, letters and numbers. Must contain at least one number.

Vos informations ne seront partagées avec aucun tiers.