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Au moment de l’explosion qui a ravagé le port de Beyrouth et une partie de la ville le 4 août dernier, Selim Mouzannar était en Grèce. Il nous raconte comment il a vécu la catastrophe, en direct sur Face Time, sa fille blessée, sa maison détruite, les conséquences pour lui, sa famille, sa marque, son pays, et son combat pour la reconstruction entre activisme et créations joaillières.

Quel a été ta première réaction quand tu as appris la catastrophe ? et ta première action ?

C’était en fin d’après-midi, le téléphone a sonné, c’était Raya, ma femme. J’ai eu de la peine à reconnaitre sa voix tant elle était changée par la panique, elle répétait sans fin : la maison est détruite… une bombe a explosé … la maison est détruite…

Ce moment de quelques secondes a duré une éternité. Puis j’ai retrouvé mes esprits. J’ai découvert les dégâts dans la maison, les portes et les fenêtres étaient soufflées… J’ai tout de suite demandé à Raya où étaient les enfants et j’ai été soulagé de voir mon fils Namir sur l’écran, il était avec sa mère à la maison au moment de l’explosion.

Mais ma fille Ranwa venait de terminer son travail à la boutique et devait arriver d’une minute à l’autre avec Marie, la directrice de la boutique. J’ai essayé de l’appeler mais son téléphone ne répondait pas. Alors j’ai demandé à Raya d’aller la chercher, la boutique se trouvant à 100 m à pied de notre maison. Raya a descendu la rue, et toujours en Face Time, j’ai vu que tout était détruit, les vitres brisées, les débris partout sur le sol, les gravats des tuiles et pierres arrachés aux maisons et aux toits. Je continuais à parler à Raya pour qu’elle garde son calme, ce moment a été interminable. Elle est enfin tombée sur Ranwa et Marie qui remontaient vers la maison, elles étaient blessées toutes les deux, coupées par des éclats de verre.

Accompagnés par Patricia, une jeune collègue heureusement indemne, Raya et mon fils ont pris la voiture et les ont conduites à un premier hôpital voisin qui était déjà envahi de blessés et n’a pas pu les prendre en charge, puis un deuxième. Elles ont enfin été orientées par un ami chirurgien vers un autre hôpital dans la banlieue de Beyrouth ou elles ont été opérées toutes les deux à 5 heures du matin. J’ai passé la nuit à parler avec elles au téléphone pour les rassurer, ça été éprouvant, mais le matin elles sont ressorties de l’hôpital et sont parties immédiatement se réfugier en montagne dans la famille.

Quels dommages as-tu subi chez toi ? Dans les boutiques ? A l’atelier ?

Raya est redescendue dès le lendemain pour évaluer les dégâts, alors que je prenais le premier avion pour Beyrouth après avoir organisé le travail urgent de nettoyage et de réparation.

Notre maison ancienne qui avait été très solidement rénovée a finalement bien résisté à comparer avec les autres maisons anciennes du quartier qui ont été entièrement détruites. La boutique principale a bien résisté mais Macle et The Jeweler ont subi de gros dommages. Mon atelier qui est en sous-sol ainsi que le nouvel atelier en travaux depuis quelques mois sont eux aussi plus ou moins indemnes. Quand je vois aujourd’hui l’état des quartiers proches d’Achrafieh, notamment Mar Mikhaël et Gemmayzé, je considère que j’ai eu de la chance.

Nous avons repris le travail à l’atelier. J’ai organisé une rotation des équipes à mi-temps pour respecter la distanciation physique en raison du Covid, mais j’ai tout fait pour que le travail continue.

C’est ce que tout le monde voulait. C’est nécessaire pour notre santé mentale, parce que si tu passes ta journée à regarder Beyrouth éventrée, tu pleures… c’est pire que pendant la guerre. Et puis c’est aussi ma façon de soutenir mes équipes.

Peux-tu nous raconter comment réagissent les gens à Beyrouth ? Ton entourage ?

Les gens sont solidaires, incroyablement soudés dans cette épreuve. Nous sommes tous sous le choc, écœurés par la négligence et la corruption de notre gouvernement qui a laissé cette catastrophe advenir, mais nous sommes dans l’action. Les jeunes, tous nos enfants se sont mobilisés avec des balais et des seaux pour nettoyer les maisons, les rues, les bureaux, les boutiques. Les familles sont solidaires, les gens qui ont perdu leur logement ont été accueillis par leurs familles et amis dans la montagne. Beyrouth est devenue une ville fantôme. Nettoyée à la vitesse de l’éclair, mais dévastée et vide. C’est un spectacle surréaliste.

Quels sont, selon toi, les causes de cette catastrophe ?

Tout ce que je peux affirmer, c’est que la responsabilité est au plus haut sommet de l’État.

Le peuple est descendu dans la rue en octobre dernier pour réclamer le départ de cette clique qui est au pouvoir depuis la fin de la guerre civile. Le président, Michel Aoun, n’œuvre à rien d’autre qu’à maintenir ce système en place. L’écheveau de corruption et de négligence est tel qu’il est impossible de pointer du doigt une responsabilité claire dans cette catastrophe. C’est la conséquence directe de décennies de gabegie politique ajoutée à l’influence du Hezbollah, groupe armé par l’Iran, très puissant au Liban.

J’ai signé le 13 aout un appel à la formation d’un gouvernement indépendant doté de pouvoir législatifs exceptionnels, afin de rompre définitivement avec cet héritage néfaste. Nous sommes une cinquantaine de personnalités indépendantes ou issues de mouvements de la société civile à nous êtres rassemblés pour promouvoir ce changement. Nous avons signé cette lettre qui exige l’éradication définitive des anciennes pratiques politiques de notre pays.

Nous sommes engagés, et nous nous battons parce que nous sommes convaincus qu’il est essentiel d’ouvrir une commission d’enquête indépendante, qui soit crédible aux yeux de la communauté internationale, chargée d’enquêter sur le crime qui a abouti à la destruction de Beyrouth et de créer les conditions propices à la tenue d’élections parlementaires démocratiques et transparentes dans un délai d’un an.

Je reste optimiste parce que c’est ma nature. J’aime mon pays, je crois que si nous réussissons à faire émerger un État démocratique, le Liban redeviendra un eldorado. L’avenir du Liban ne se lit pas dans les tons de gris, il sera soit blanc, soit noir. Tant qu’il y a une chance de faire bouger les lignes, je me battrai.

Tu as participé au jeu-concours organisé par le site Auverture en faveur de la Croix Rouge libanaise et de la Lebanese Food Bank. Peux-tu nous dire comment les gens qui veulent aider le Liban peuvent le faire aujourd’hui ?

On a récolté plus de 50 000 €, Bibi Van Der Velden et son époux ont mis tous leurs réseaux et efforts à contribution, et je suis heureux d’avoir moi-même participé.

Nous avons besoin de moyens pour assurer nourriture et premiers secours aux personnes les plus démunies. Maintenant il faut continuer de nous aider. Pour la Croix Rouge libanaise, il faut aller sur le site Croix Rouge Canada, il y a une page consacrée au Liban. Les ONG engagées sont nombreuses, adressez-vous à celles qui vous inspirent. Chacune a sa vocation.

Tant que nous le pouvons, nous sommes présents, nous ne baissons pas les bras, le travail est le moteur de notre résilience.

 Quels sont tes plans à court terme pour la marque ?

Nous misons beaucoup sur le digital, nous sommes en train d’optimiser notre site internet et nous allons ouvrir un accès B to B pour nos clients retailers, afin de leur présenter la prochaine collection SS21.

Compte tenu du contexte lié au Covid, les acheteurs ne vont pas se déplacer en octobre à la fashion week parisienne. Nous allons donc gérer tous les rendez-vous en direct sur Zoom et présenter nos produits par des photos et des vidéos. Nous avons déjà produit quelques nouvelles déclinaisons des bagues Mina et Gemma dans des variations de tourmalines roses et vertes irrésistibles !

Et puis j’ai envie de faire une pièce exceptionnelle pour Beyrouth, une pièce que je mettrai en jeux pour un prochain concours au bénéfice de la Croix Rouge libanaise. La beauté, pour lutter contre la violence et le chaos, c’est un peu mon travail au quotidien, mais là, c’est devenu essentiel.

Je donne rendez-vous à tous mes clients du 2 au 5 Octobre sur Zoom. Nous enverrons notre invitation début septembre. Ce sera moins cosy qu’à l’hôtel Daniel, mais ce n’est que partie remise, et cette année, je leur promets une collection unique, parce qu’elle aura les couleurs de l’espoir, l’espoir qui me tient à cœur, celui de reconstruire ma ville, et mon pays.

Propos recueillis par Sylvie Arkoun.

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